L’emprise dans le couple

Vivien Leigh et Marlon Brando, dans le film de Tennessee Williams,

Vivien Leigh et Marlon Brando, dans le film de Tennessee Williams, « Un tramway nommé désir »

« Tout à coup une fureur indicible s’empara de mon être, et au lieu de combattre cette rage, je l’attisai, heureux de la sentir bouillonner en moi. La chose terrible c’est que je me reconnaissais sur son corps un droit indiscutable, comme si elle eût été la chair de ma chair. » Tolstoï, La Sonate à Kreutzer.

Cet article est la synthèse d’une recherche que j’ai menée en 2007 sur les violences conjugales et les phénomènes d’emprise.

Approche psychanalytique

Grunberger a proposé en 1960 le terme de  pulsion d’emprise  pour traduire dans l’œuvre de Freud la notion ambiguë de « Bemächtigungstrieb » : « Freud entend par là une pulsion non sexuelle qui ne s’unit que secondairement à la sexualité et dont le but est de dominer l’objet par la force ».
 Pour Bergeret, l’agressivité vise à nuire à l’objet, éventuellement à le détruire. La violence fondamentale s’intéresse avant tout au sujet, à sa conservation. Le sort de l’objet apparaît comme très secondaire. L’objet est vécu comme menaçant l’intégrité du moi ; il est pensé selon une « dialectique binaire : « zéro ou un », c’est-à-dire « moi ou rien », « l’autre ou moi », rapprochant l’autre du statut zéro, « survivre ou mourir », « survivre au risque de devoir tuer l’autre », sans intention nette de détruire spécifiquement cet autre ». Un seul a le droit de survivre au niveau des instincts d’autoconservation. » (Mijolla, Assoun, 1996)
Pour Racamier (1992), la victime « emprisée » est « insidieusement saisie d’un sentiment poignant de dangereuse étrangeté ». Il faut l’empêcher de penser afin qu’elle ne prenne pas conscience du processus, la paralyser, la placer en position de flou et d’incertitude. « Soumise, elle n’existe plus que pour être frustrée en permanence. Prisonnière de l’instigateur, la victime n’a d’autre choix que la révolte ou la dépression dans la soumission, sauf si, avertie du danger, elle arrive à se soustraire, non sans difficulté, à l’emprise ».
La relation d’emprise apparaît comme l’impossibilité fondamentale d’accepter l’autre dans sa différence. L’autre est nié en tant que sujet et l’idée même de son désir est intolérable, l’autre est considéré et traité comme objet méprisé et maîtrisable (Roos, 2006).

Approche systémique

Dorey (1981) distingue trois dimensions principales dans la relation d’emprise : une action d’appropriation par dépossession de l’autre, une action de domination où l’autre est maintenu dans un état de soumission et de dépendance, une empreinte sur l’autre, qui est marqué physiquement et psychiquement : « Le but fondamental est la neutralisation du désir d’autrui, c’est-à-dire à la réduction de toute altérité, de toute différence, à l’abolition de toute spécificité ; la visée étant de ramener l’autre à la fonction et au statut d’objet entièrement assimilable. »

Perrone et Nannini (2000) décrivent quelques années plus tard la création de l’état d’emprise comme un mécanisme qui agit en trois temps : l’effraction, la captation et la programmation.
L’effraction est le moment où l’instigateur de la relation d’emprise force l’intimité de sa victime. Il trouble sa représentation du dedans et du dehors, du soi et du non-soi, ainsi que sa distinction entre sujet et objet,  il détruit son sentiment d’intégrité individuelle, et son identité. Il fragilise également les relations de la victime avec son environnement, par manipulation, déstabilisation et dénigrement. Le but étant de l’isoler pour mieux l’atteindre.
Lors de la captation, le regard, le toucher, la parole sont présents et tentent de s’emparer et de posséder l’autre. « Les gestes, les actes, le contact, les touchers vont faire partie d’un montage sensoriel complexe qui vont l’enserrer dans les leurres du regard, de la parole et du toucher. »
Enfin, la programmation  est l’ultime étape de la mise sous emprise, qui assure son installation dans la continuité et la durée : elle vise à briser toute envie de sortir de cette situation d’emprisonnement pourtant vécue douloureusement par la victime : si la captation a permis de mettre la proie en cage, la programmation lui apprend à ne plus sortir de la cage, même avec la porte ouverte.

Seligman, a appelé « l’impuissance apprise » le phénomène constaté lors d’une expérience pendant laquelle on soumet un chien à des chocs électriques aléatoires auxquels il ne peut  se soustraire d’aucune façon. Dans un second temps, quand on met ce même chien sur une grille électrique chargée, en lui offrant la possibilité de fuir en sautant par dessus une barrière latérale, il n’est même plus capable de faire cette action, qu’effectue sans aucune difficulté un de ses congénères placé dans la même situation. Chez les êtres humains que l’on a étudiés, on constate des réactions de repliement, de désespoir et d’inertie tout à fait comparables. Le sujet, si l’on peut dire, fantasme le malheur, dans lequel il se complait et qu’il n’arrête pas de ruminer. Cela va jusqu’à l’immobiliser à long terme.

Perversion et emprise

Nous pouvons aussi imaginer que les personnes sous emprise restent par besoin de dépasser le traumatisme. Elles laissent alors se reproduire les faits consciemment ou inconsciemment dans l’espoir de se voir un jour capables de les affronter et de les dépasser. Comme si le fait de revivre cet état allait permettre de mieux le connaître, mieux le maîtriser et donc de l’apprivoiser en quelque sorte, de moins en souffrir, et de se prouver qu’on a pu surmonter cette épreuve. Cet élément est un des plus pervers, celui investi comme objet développe un besoin de reprise de contrôle, qui alimente alors son lien avec l’instigateur de cette relation. Rester dans ce lien permettrait alors à un moment de le comprendre si précisément qu’il sera possible de le déconstruire et de s’en défaire. Mais ce n’est bien souvent qu’illusion face aux personnalités  pathologiques complexes qui tissent la toile de l’emprise.

Un autre aspect vient s’ajouter notamment dans le cas où on l’on peut parler de traumatisme psychique chez la victime. En effet, suite à une situation traumatique, comme un épisode de violence physique ou psychologique, le sujet ressent un intense besoin de resécurisation. Cet état de détresse va provoquer un attachement  excessif à la première figure secourable qu’elle va rencontrer. Et bien souvent, la première personne qui va proposer son soutien sera justement “l’agresseur “, ce qui enclenche et ensuite nourrit le cercle vicieux d’attachement entre l’empriseur et l’emprisé.

« Tout appareil psychique, tant individuel que groupal a besoin de se constituer une enveloppe qui le délimite, le protège, et permettre les échanges avec l’extérieur. » (Anzieux, Le Moi-Peau)

L’utilisation perverse du plaisir et de la sexualité dans l’emprise est de plus en plus rencontrée chez les couples. Cela viendrait s’apparenter symboliquement à une forme de vécu masochiste, avec d’un côté la souffrance engendrée par ce lien et d’un autre côté, la sexualité comme lieu de partage, de fusion, d’alternance de pouvoirs et d’attachement. Alberto Eiguer parle du pervers narcissique et de son « complice », pour désigner la victime. Dans le cas où la personnalité perverse narcissique est un homme, l’utilisation perverse de cette double captation de l’autre, psychique d’une part et physique par la sexualité est courante, surtout dans les formes où la violence physique est absente. Si c’est une femme, et si par la sexualité cette enveloppe évoquée par Anzieux est régulièrement investie,  exploitant stratégiquement l’illusion paradoxale de pouvoir, donnée à l’homme physiquement dans l’acte sexuel et qui est pourtant psychologiquement sous emprise, l’appareil psychique ne peut maintenir son intégrité face à cette perversion, d’où une « fragilité apprise » qui s’installe insidieusement. Cela va jusqu’à rejoindre la notion de double effraction, psychique et physique, évoquée dans les mécanismes du traumatisme. L’effraction psychique étant le moment de confrontation avec le néant, la « néantisation », le « réel de la mort », notions décrites par Lebigot. Ce n’est pas l’angoisse qui surgira de l’effraction mais le « degré zéro de l’affect » (Freud, 1920).

« Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme. » (Primo Levi, Si c’est un homme, 1947)

Marie Barbou

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